• Je vous écris parce que je voudrais que cela change

     

    Je vous écris parce que je voudrais que cela change


    Margot a 22 ans et nous a écrit une lettre sur la mort de Germain, son grand-père, âgé de 92 ans et atteint d'un cancer généralisé. Nous reproduisons en intégralité ce texte qui interroge sur le droit à mourir dans la dignité.

     

     

    Madame, Monsieur,

    Je vous écris la présente parce que mon grand-père, Germain, fidèle lecteur de votre magazine, est décédé. Il s’est suicidé. À 92 ans. Pendu dans la nuit du 20 au 21 mars 2016. Je vous écris parce que j’aimerais que les choses changent.

    Mon grand-père était un homme fort, vif, bienveillant et aimant.          Garçon-boucher puis contremaître, il a œuvré toute sa vie pour que les siens ne manquent de rien. Six jours sur sept, dix heures par jour, depuis ses 14 ans. Il est tombé malade à la fin de sa vie. Depuis plusieurs années, il avait un cancer de la prostate. Il l’ignorait. Il ne fallait pas poser le mot « cancer » sur sa maladie, encore moins le mot « généralisé ». Cela n’était pas plus mal : à 56 ans, il a vu l’amour de sa vie, Jeanne, ma grand-mère, s’éteindre après sept années de souffrances dues à un cancer du sein. Sa douleur l’avait horrifié. Il était marqué par ce drame. Il en pleurait encore.

    Mais à plus de 90 ans, il a lutté. Jusqu’au bout, il a gardé toute sa tête, sa mémoire, son entrain et sa gaieté. Il a lutté jusqu’à n’en plus pouvoir. Il ne s’est jamais plaint ouvertement de la douleur, sauf à la fin. Des métastases dans les os le faisaient souffrir, il se plaignait uniquement auprès de mon frère, pour que celui-ci le masse. Cela le soulageait un peu. Il tenait à sa dignité. Mais il tenait surtout à nous protéger, moi, sa petite-fille, mon frère et ma mère.

     

    Je vous écris parce que je voudrais que cela change


    Nous avons vécu auprès de lui de nombreuses années. Depuis le divorce de mes parents – j’avais 3 ans, j’en ai 22 aujourd’hui –, nous vivions chez lui. Il nous avait recueillis, comme des oisillons tombés du nid. Il ne voulait pas que ceux qu’il a élevé le voient souffrir et souffre pour lui. Dans des conditions glaçantes, il s’est pendu, à l’aube de ses 93 ans.

    Je vous écris parce que je voudrais que cela change. Mon grand-père ne méritait pas cela. L’homme qui m’a élevé, qui m’a donné tout ce que j’ai et fait de moi celle que je suis méritait une mort digne. Ma maman ne méritait pas non plus de trouver, un lundi matin, son papa pendu à la potence de son lit médicalisé. Mon frère ne méritait pas de perdre son modèle, son repère, dans de telles conditions. Personne ne méritait rien. Mais en France, on ne peut pas mourir sereinement, en paix, entouré des siens, comme en Suisse ou en Belgique. Je voudrais que sa mort, sa délivrance, serve. Je voudrais qu’on prenne conscience des choses.

    La mort n’est et ne doit pas être tabou. On doit pouvoir choisir de s’éteindre paisiblement, lorsque l’on sait que seule la souffrance nous attend, tapie dans l’ombre. Interdire l’euthanasie des personnes condamnées ne crée que de la souffrance. Je voudrai que sa mort permette de faire avancer la législation. Je voudrai qu’on laisse le choix aux personnes malades, qu’on permette à nos aïeux de ne pas souffrir devant leurs petits-enfants et leurs enfants. Le suicide ne devrait pas être leur seule échappatoire. La dernière image que nous devrions garder de notre grand-père et de notre père ne devrait pas être celle d’un pendu. Je ne devrais pas frémir en voyant une cordelette. Passer le seuil de la maison de mon grand-père, où j’ai passé mon enfance, ne devrait pas me glacer le sang, m’évoquer sa mort.

    Je vous écris parce que je pense que ces considérations peuvent toucher vos lecteurs, peuvent vous toucher. On ne parle pas assez de ce sujet, on ne pense pas assez à ces personnes souffrantes. Un vieil homme de 92 ans a dû rassembler ses dernières forces pour se donner la mort plutôt que de les consacrer à serrer les siens dans ses bras, une dernière fois. Après une vie à donner aux autres, j’aurais voulu qu’on lui donne une belle mort.

    Saint-Omer, le 29 mars 2016. Margot


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